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Rapport sur les lobbies : "La transparence ne permet pas la lutte contre la corruption, mais elle recrée un lien de confiance" (Wed, 29 Jan 2020)
En tant que vice-président de l'Assemblée nationale, Sylvain Waserman se retrouve parfois au perchoir du palais Bourbon. Sylvain Waserman, député MoDem, vient de boucler un rapport sur le lobbying au Parlement, auquel "Marianne" a eu accès ce mardi 28 janvier. Il se refuse à envisager des obligations plus strictes pour les députés, mais propose de renforcer les règles que doivent respecter les entreprises. Avant Sylvain Waserman, beaucoup se sont cassés les dents sur le dossier. Pas de quoi dissuader le vice-président (Modem) de l'Assemblée nationale, qui vient de boucler ce mardi 28 janvier, un pré-rapport sur le lobbying au Parlement, auquel Marianne a eu accès. L'élu, qui a phosphoré sous la casquette de président de la délégation chargée des représentants d’intérêts et des groupes d’études, assume un parti-pris : il considère que l'action des lobbies relève d'une "co-construction législative nécessaire". "Le lobbying peut créer de la valeur ajoutée parlementaire, il faut l'affirmer", assure cet énarque. L'ancien maire de Quatzenheim, dans le Bas-Rhin, milite en revanche pour une transparence accrue des relations entre ces représentants d'intérêts et les députés. Les 25 propositions qu'il défend reprennent l'idée d'un contrôle plus resserré des initiatives de ces représentants d'intérêts, tout en se refusant à envisager des obligations plus strictes pour ses collègues. Interview. Marianne : Dans votre pré-rapport, vous considérez que la transparence des relations d'intérêts à l'Assemblée nationale avancera avant tout par la promotion de "bonnes pratiques". N'est-il pas un peu naïf de penser qu'on peut réguler ces comportements sans passer par des obligations et des sanctions ? Sylvain Waserman : Effectivement, sur ce sujet, l'enjeu est d'arbitrer au mieux entre la promotion des bonnes pratiques et les obligations. Concernant la transparence des agendas des députés, une pratique que j'encourage, on ne peut pas obliger qui que ce soit à le faire. J'assume très clairement cette position. Pour une raison simple : qui dit obligation, dit sanction, et dit, potentiellement, surveillance de l'opposition par la majorité. Imaginez que le bureau de l'Assemblée nationale sanctionne Jean-Luc Mélenchon car il n'a pas renseigné sa rencontre avec un représentant d'intérêts. Je ne pense pas qu'il serait ravi. Il faut respecter ce principe fondamental qui est la liberté du député. En revanche, quand on a accepté d'être rapporteur d'un texte, qu'on livre un avis formel sur les amendements déposés, il me paraît souhaitable qu'on soit tenu de communiquer son agenda. Lire aussiElisabeth Borne membre d'un lobby : pourquoi l’avis de la HATVP dédouanant la ministre est douteux Sans passer par des obligations supplémentaires vis-à-vis des députés, vous souhaitez rendre les relations entre lobbies et parlementaires plus transparentes. Comment s'y prend-on ? Il faut aller peu à peu vers la traçabilité de l'empreinte normative des représentants d'intérêts. Cela signifie que chaque fois qu'un lobby influence le processus législatif, on doit le savoir. Je suis donc favorable à ce qu'on ait une vision beaucoup plus large, à 360 degrés, des actions des lobbies. Qu'on sache qui ils ont rencontré, même s'ils ne sont pas à l'origine du rendez-vous, ce qu'ils ont proposé. A terme, j'aimerais même que les représentants d'intérêts renseignent, sur une plateforme publique, les amendements qu'ils proposent aux députés. Cela dit, il ne faut pas se tromper de combat. Le lobbying est légitime. Et la finalité de la transparence n'est pas de lutter contre la corruption, mais la re-création d'un lien de confiance avec les citoyens. Depuis la loi Sapin II, les lobbies sont déjà tenus de s'enregistrer au registre de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), de renseigner une partie de leur activité. Comment, concrètement, améliorer, ce dispositif ? Il faut travailler sur les sanctions. Aujourd'hui, la seule sanction possible est pénale. Ce n'est pas toujours adapté : quand un représentant d'intérêts tarde à renseigner sa fiche, un procès paraît disproportionné. On pourrait, en revanche, aller vers, un système d'amendes de la HATVP, chargé de ce contrôle. Lire aussiComment les lobbies ont tué Hulot Dans votre rapport, vous évoquez une amende de 50.000 euros. Pour une grande entreprise, c'est quasi-négligeable… J'ai repris la proposition de la HATVP, dans son rapport de décembre dernier, qui cite cette somme de 50.000 euros. On peut évidemment réfléchir à comment améliorer, préciser les choses. Je crois beaucoup, au delà de l'amende, au système du "name and shame", c'est à dire à la publication des noms des entreprises qui ne respectent pas les règles, et qui pourraient, par ailleurs, être interdites d'accéder à l'Assemblée nationale. Si un client sait que cette société ne peut plus se rendre au palais Bourbon, il va hésiter à faire appel à ses services. Avez-vous déjà consulté les lobbies sur ces propositions ? Pas encore. Pas sûr que l'enthousiasme soit débordant, mais je crois que les mentalités changent. J'ai eu une réunion, il y a quelques semaines, avec une association de jeunes lobbyistes : 50% d'entre eux étaient favorables à ce que les amendements soient désormais sourcés, c'est-à-dire qu'ils indiquent quel représentant d'intérêt a proposé le texte. En parallèle, j'aimerais qu'on mette davantage en avant la valeur ajoutée du travail parlementaire, c'est à dire qu'on soit capable de décrire comment l'Assemblée nationale modifie un texte de loi, si elle est le plus souvent favorable aux agriculteurs, aux droits individuels, aux avocats, etc. On pourrait confier ce travail à des universitaires. Souhaitez-vous l'interdiction définitive du cumul d'activités pour les députés ? Il s'agit d'une promesse de campagne d'Emmanuel Macron, à laquelle le Parlement a finalement renoncé. Non, je suis pour la déprofessionalisation de la politique. Il me semble sain qu'on puisse avoir une activité – avocat, médecin, ou autre – en même temps qu'on est parlementaire. En même temps, ce cumul crée une suspicion légitime de conflit d'intérêts ou d'emploi fictif. C'est pour ça qu'il faut un cadre juridique clair, qui protège le député de bonne foi. On pourrait imaginer que le déontologue de l'Assemblée nationale dispose de pouvoirs d'enquête afin de s'assurer qu'il n'y a pas d'abus. Cette réforme suppose une nouvelle loi… Dans mon rapport, il y a des propositions de court-terme et des propositions de moyen-terme. Pour celles-ci, ma position personnelle est qu'il faudra, à un moment, en passer par une nouvelle loi. Cela peut avoir lieu à la fin de ce mandat ou au début du prochain. Lire aussiComment les lobbies dévorent l'Europe
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"Ma part de sensibilité" : la séquence émotion de Benjamin Griveaux, le candidat fragile (Tue, 28 Jan 2020)
A-t-il été témoin d'une apparition ? Toujours est-il qu'après avoir promis l'avènement d'un nouveau jardin d'Eden en plein Paris, le candidat à la mairie s'est livré à un étonnant exercice de contrition hier soir lors d'un meeting au théâtre Bobino. « Le repentir est le dernier profit que l'homme tire de sa faute », disait La Rochefoucauld. C'est sans doute parce qu'il ne connaissait pas Benjamin Griveaux et n'avait par conséquent nulle conscience du degré de sincérité et de l'intensité de la componction qui peuvent saisir un homme comme par miracle 48 jours avant une élection. « Celles et ceux qui ont rejoint l’aventure initiée par Villani […] ont sans doute aimé chez lui ce qu’ils ne retrouvaient pas chez moi : davantage de naturel, une part de fantaisie et de sensibilité », a reconnu le candidat, avant d'ajouter « derrière mon assurance et mes bons mots, auxquels je ne sais pas toujours résister, se cachent aussi mes angoisses et mes échecs, mes épreuves, mes drames familiaux ». Comment ne pas être touché par quelqu'un qui rejette toute circonlocution pour appeler par leur nom son arrogance et ses insultes puis qui se livre à une autocritique sans concession en ne versant jamais dans la sensiblerie ? Carapace « Tout cela forge un caractère et manifestement une carapace, Celle d’un fils, d’un mari, d’un père qui s’interdit de dire ses moments de doute. Celle d’un homme engagé dans la vie politique, trop fier pour reconnaître quand il est lui-même touché » poursuit Benjamin, dans un lyrisme qui n'est pas sans rappeler les plus belles pages de Victor Hugo. « Il me reste sept semaines pour vous dire ma part de vérité, celle que vous n’avez pas pu voir jusqu’alors car je n’ai pas su la partager avec vous », a-t-il ensuite ajouté, ringardisant le « I have a dream » de Martin Luther King. « Il nous reste sept semaines pour nous rassembler. Sept semaines pour additionner nos différences et en faire une force qui balaiera les doutes et les renoncements ». Il nous tarde déjà d'être à demain. Lire aussiA Paris, Benjamin Griveaux en marche vers le fiasco Cette repentance soudaine s'est accompagnée d'un intérêt subit pour l'écologie, Griveaux déplorant que la capitale soit en « état d’urgence (...) environnemental ». Or la macronie a démontré à de nombreuses reprises qu'elle était le rempart ultime contre la destruction de la planète. Face à « l’écologie de communication » d’Anne Hidalgo, Benjamin Griveaux a affirmé vouloir mettre en place une « écologie d’action ». C'est d'ailleurs ainsi qu'il fallait comprendre son projet consistant à remplacer la gare de l'Est par un Central Park, a-t-il précisé, regrettant les « moqueries et (l)es sarcasmes » que cette annonce a suscités. C'est en effet assez inexplicable. Ce nouveau souffle d'amour et de paix prôné par le candidat LREM a inspiré également les autres membres du gouvernement venus le soutenir. La secrétaire d’Etat Marlène Schiappa, candidate en deuxième position sur la liste du XIVe, a ouvert la porte et les bras aux électeurs de Villani, même ceux qui fument des clopes et roulent au diesel : « Je voudrais en appeler aux marcheurs et marcheuses qui ne sont pas ici ce soir, qui ont voulu voir ailleurs comment ça se passait, je veux leur dire ce soir qu’ils peuvent revenir. Si des marcheurs veulent revenir à la maison, je leur dis bienvenue ». "maire" est l'anagramme d'"aimer" « Cela fait du bien de se retrouver tous ensemble », a déclaré la députée de Paris Olivia Grégoire. « Nous devons construire un large rassemblement car j’ai bien compris qu’Hidalgo souhaite l’éparpillement (…) J’ai rejoint Benjamin car il est rassembleur », a déclaré Pierre-Yves Bournazel, le député ex-UMP rallié à LREM. Cela n'a pourtant pas empêché plusieurs soutiens de Griveaux de critiquer en off Villani, fustigeant « une défiance jamais vue » ou « l’affront fait au président de la République, devant l’Elysée ». Benjamin Griveaux se plaît à répéter que "maire" est l'anagramme d'"aimer". Reste à savoir désormais quelle est l'anagramme de « prendre les gens pour des cons ». Lire aussiIl n'est qu'amour : Benjamin Griveaux, le dalaï-candidat
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Antisémitisme : quand des Palestiniens reprennent l'accusation de crime rituel (Tue, 28 Jan 2020)
Une Palestinienne de Jérusalem, Hanan Ashrawi, et une élue démocrate américaine, Rashida Tlaib, ont relayé sur twitter une accusation de crime rituel contre les Israéliens. Leurs excuses, tombées tard, n’empêchent pas la rumeur ancestrale de courir. Elle s’appelle Hanan Ashrawi, c’est une Palestinienne de Jérusalem et elle eut son heure de gloire en 1993 quand elle se fit la porte-parole de ceux qu’on appelait alors les « Palestiniens de l’intérieur » pour réclamer, contrairement à l’état-major de l’OLP en exil, un accord de paix véritable. Pour avoir rencontré Hanan Ashrawi, j’ai gardé le souvenir d’une femme clairvoyante et attachante. C’était il y a bien longtemps. Car la même personnalité s’est fendue voici deux jours d’un tweet accusant les Israéliens d’avoir enlevé, violenté, et jeté au fond d’un puits un petit garçon palestinien de 8 ans, Qais Abu Ramila. Sans la moindre vérification. En réalité l’enfant s’est noyé dans le quartier de Beit Hanina, pris au piège des pluies torrentielles et des inondations qui ont fait six morts en Israël il y a dix jours. Rashida Tlaib L’élue démocrate américaine Rashida Tlaib s’est empressée de retweeter la fausse information d’Hanan Ashrawi. Toujours sans vérifier. Le récit palestinien a fait de l’accusation ancestrale de crime rituel un des socles de sa propagande. Le président Mahmoud Abbas, en 2016, avait affirmé devant le Parlement européen que des rabbins empoisonnaient les puits palestiniens. Ses frères ennemis du Hamas expliquaient que les Juifs tuaient les enfants palestiniens pour consommer leur sang. L’antisémitisme ne change pas : il continue à occuper l’espace en reconstruisant l’image des Israéliens sur le socle des obsessions antijuives qui menèrent, en Europe, aux pogroms, puis à l’extermination totale. Les patriotes Palestiniens qui tentèrent d’opposer le langage de la raison au fanatisme furent éliminés, soit, pour évoquer les plus connus, physiquement comme Issam Sartaoui en avril 1983 au Portugal par l’organisation Abu Nidal, soit socialement comme le philosophe Sari Nusseibeh, un ami de l’écrivain israélien Amos Oz. Nusseibeh, que nous avions rencontré en 2010, a été contraint sous la menace de quitter son université Al Qods. Devant le tollé déclenché par leurs tweets mensongers et l’enquête qui remonta immédiatement le fil des événements, Hanan Ashrawiet Rashida Tlaib ont retiré leurs assertions. Mais la rumeur se moque des propos retirés : elle se propage avec voracité sur la foi de ce qui fut affirmé d’abord. Rumeur Hanan Ashrawi, une personne de culture, a donc été atteinte par le virus de la diffamation séculaire. Après tout, son président donnait le ton. Quant à Rashida Tlaib, l’élue américaine démocrate du Michigan, portée aux nues comme une héroine, y compris par plusieurs medias français, parce qu’elle défend le boycott d’Israël, elle barbote à son tour dans le bain de haine anti-israélien, anti-juif. Rappelons qu’elle avait été finalement autorisée en août 2019 par l’Etat hébreu à se rendre en Cisjordanie pour voir sa grand-mère mais qu’elle a refusé. De l’accusation de crime rituel à la nazification des Israéliens, il n’y a que quelques millimètres, nous prouve le chercheur Pierre-Taguieff dans son dernier et indispensable ouvrage « Criminaliser les Juifs » (éditions Hermann) sur lesquels nous reviendrons ici bientôt. « La violence et l’esprit agressif israéliens sont ancrés dans les gênes juifs... » déblatère un honorable universitaire égyptien en mai 2018 tandis qu’un militant propalestinien belge, le docteur en philosophie Robrecht Vanderbeeken, en octobre 2018, accuse les Israéliens de kidnapper des enfants de Gaza pour se livrer au trafic d’organes. Deux exemples parmi des milliers d’autres. Ils circulent sur le web, fortifient les préjugés ancestraux et consolident un antisionisme devenu globalement le vecteur de la haine antijuive. L’historien Georges Bensoussan, dans un récent entretien à Marianne, rappelait : « l’antisémitisme qui n’est plus dicible depuis Auschwitz se dissimule désormais derrière l’antisionisme... ». Lire aussiAntisémitisme : les Français juifs se sentent de plus en plus menacés
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Fuite au Liban : comment Carlos Ghosn est devenu un (anti)héros (Tue, 28 Jan 2020)
Gilles Campagnolo, qui vit en partie au Japon, revient sur les différences culturelles entre la France et le pays du Soleil Levant, qui expliquent les différences de traitement dans l'affaire Carlos Ghosn. En s’enfuyant de façon rocambolesque du Japon, Carlos Ghosn entre de plain-pied dans un récit (anti)héroïque nippon. Le moindre des paradoxes n’est pas de voir une partie des intellectuels sinon approuver, du moins se réjouir (parfois seulement en privé) de l’aventure. Certains remarquent que la libération sous caution est un système vicié qui ne garantit en rien la justice. Pour les plus ironiques, que tout cela est "bien dommage", sur le mode du "c’est bien fait" pour les autorités. Antihéros nippon Le capitaine d’industrie attendait son jugement en résidence surveillée à Tokyo et il se transforme ainsi en héros, positif ou négatif, d’une aventure des temps modernes. Ce n’est pas seulement que s’échapper du pays qui le retenait depuis de longs mois (c’est un fait) transforme le personnage en instrument de critique du système judiciaire nippon. Dorénavant, il entre dans une imagerie symbolique - exagérons sciemment : l’affaire prend le tour d’un récit fabuleux qui n’a rien à envier en tribulations aux anciennes épopées. Dans un monde "globalisé", le héros prend l’avion (pour le Liban) comme les héros des Heïke, à l’époque féodale, prenaient la fuite en bateau de Honshu (l’île principale) pour cingler vers Shikoku, au-delà de la "mer intérieure". En outre, Ghosn a connu un renversement de fortune théâtral : il avait été honoré d’un des prix les plus élevés délivrés par l’Empereur (il a reçu en 2004 le "ruban bleu", Ran-ju Hôshô, attribué à ceux qui ont contribué par des apports remarquables à l'industrie japonaise) et comme dans les temps passés, la faveur impériale semble pouvoir aller d’un Shogun à l’autre, au gré des rebondissements des faits de guerre. Renversements d’alliances, trahisons, prises d’otages, tribunaux de daïmyos joués, mais eux-mêmes floués par leurs manœuvres trop évidemment effectuées sous ordre. Sans compter le rôle des femmes (Carole Ghosn), qui ajoute du piment en étant souvent déterminant. Au fond, Ghosn plaît bien au goût du scandale Il n’est pas jusqu’à l’épisode de la manière dont le héros aurait échappé à la surveillance pour sortir du Japon qui ne marque : en se cachant dans une malle destinée à des instruments de musique. Cela pourrait figurer dans du vaudeville, ou dans les productions du théâtre traditionnel Kabuki. C’est ainsi que pour faire sortir en cachette Atsumori du camp de Kumagai Jiro Naozane, Yoshitsune commanda une grande caisse, assez large pour une armure et y logea Atsumori, qui put rejoindre Midaroku dans la pièce Kumagai Jinya. Avec Atsumori, il s’agissait certes d’un enfant… Pour nous, lecteurs français, le Claudius Bombarnac de Jules Verne fait traverser au lecteur le continent eurasiatique en train en sens inverse avec un brigand enfermé dans une malle pour échapper aux contrôles frontaliers ! Au fond, Ghosn plaît bien au goût du scandale. Au Japon, on réprouve, mais on s’amuse en fait, et quelques intellectuels relèvent cette voix du peuple en pontifiant. Personne (ou presque) ne confesse se réjouir qu’à travers le parquet, la comédie du pouvoir soit mise en évidence et jouée, par un étranger. Mais n’oublions qu’il faut réfléchir à cela en termes de différence culturelle. Pour un lecteur non averti des réalités locales, mais aussi pour les connaisseurs, voire pour les Japonais eux-mêmes, il arrive de négliger des traits de mentalité et des réflexes ancrés, que font remarquer les acteurs de cette affaire. Différences culturelles L’ex-patron de Renault et de Nissan a une stature internationale. D’ailleurs, qui dans la vie publique économique ou politique au Japon tiendrait un auditoire international en haleine, sans regarder ses notes, presque deux heures, en quatre langues? Mais il est aussi international d’une autre manière, avec quatre passeports (brésilien, libanais et deux français : cette dernière bizarrerie intrigue le Japan Times qui écrit "for reasons remaining unclea" ‒ c’est pourtant la moindre des étrangetés : il est possible de demander un second passeport si l’on doit se rendre dans des pays qui ne se reconnaissent pas mutuellement, comme Israël et les pays arabes). Lire aussiEntre plaidoirie et psychanalyse, Carlos Ghosn a fait son show Ici, le héros est issu du "moule français" (polytechnicien) ; il incarne une des voies de la réussite des élites françaises. Mieux : il incarne l’esprit d’entreprise des audacieux capitaines d’industrie jalonnant l’histoire du capitalisme français, avec la touche d’aventure et de goût pour les lointains. Au Japon, il a redressé en un rien de temps Nissan qui périclitait, en prenant des mesures qu’aucun dirigeant japonais n’aurait osé. Il a fermé les usines déficitaires, et condamné ainsi à l’abandon des villes entières dans des provinces qui se désertifient. S’il n’avait pas été étranger, il ne l’aurait pas pu. Inversement, si les licenciés n’avaient pas été japonais, ils n’auraient pas accepté. Le résultat était là : en quelques bilans, les chiffres sortirent du rouge. Décidément, un étranger, cela ne fait jamais les choses comme "nous", dirent ses hôtes. Il est devenu un héros "japonais", dans un manga. Mais, comme pour tout héros d’aventure du répertoire nippon, où l’on aime les perdants flamboyants, la chute devait venir. Image vue sur tous les petits écrans des contrôleurs du fisc japonais guettant l’atterrissage du jet privé - image à laquelle répond celle de l’évasion, dans un autre jet privé. Des scénaristes sont sur l’affaire. Pour quels épisodes suivants ? En train d’être mise au point par un atelier de production ? Tout y est : suspense, rebondissements, coups de théâtre. Exemple de fossé culturel : la "cellule standard" au Japon, parfois décriée dans les journaux français pour sa sobriété. Nos prisons françaises ont des "quartiers VIP", et c’est cela qui ne laisse pas d’étonner (et d’indigner) le Japonais quand il entend parler du pays de l’égalité des droits. Si le Japon est tout empreint de hiérarchie, les cellules y sont toutes identiques, l’idée d’un traitement différencié entre prisonniers y révolte. Les esprits habitués à se soumettre y sont en même temps convaincus que tout présumé criminel, quel que soit son rang, s’est déjà écarté d’une certaine façon de la respectabilité Parmi les différences culturelles souvent négligées, un point majeur vient sans doute de l’attitude française qui tient dans ce mot : "N’avouez jamais". Nos enfants apprennent à ne pas "rapporter "à l’instituteur/trice ce qui se passe dans la cour de "récré". C’est tout le contraire au Japon, où l’on trouve partout l’autorité, ne serait-ce qu’à travers les Koban, ces postes d’une police bonhomme de proximité, à chaque coin de rue. Que le problème soit bénin ou grave, le fait est qu’on "n’avoue jamais", car on se condamne. Au Japon où "faute avouée est à demi pardonnée" est de règle, en parlant voire en pleurant de honte, on se prépare à se dédouaner. Au Japon, le héros n’avait jamais été qu’un invité de prestige, traité avec la plus grande révérence Enfin, Ghosn est libanais, de cette terre de grands entrepreneurs n’hésitant pas à naviguer au lointain dès l’Antiquité phénicienne, terre de banques, et terre sous mandat français une part du siècle dernier. Le pays qui porte un arbre solide et vénérable sur son drapeau n’a pas de convention d’extradition avec le Japon ; en fait seuls la Corée et les États-Unis en ont un complet. Liban, terre où famille, clan, amitié avec les plus hautes autorités comptent autant qu’au Japon… Mais cette fois en faveur de l’évadé. S’il n’est pas près de quitter le Liban, il y est chez lui. Désormais au Liban, sur son terrain, le héros jouit de la liberté de parole pour mettre son affaire sur la place publique mondiale. Il y eut une réponse de la ministre de la Justice japonaise, Mme Mori, en quelques phrases en japonais lues debout sur un pupitre : à qui s’adressait-elle ? Le public local seul pouvait comprendre, la presse internationale ne sait seulement pas qu’il y eut une réponse. Au Japon, le héros n’avait jamais été qu’un invité de prestige, traité avec la plus grande révérence - qui ne remplaçait pas à ses yeux le luxe recherché en louant le palais de Versailles pour une fête de mariage. Lors de sa conférence de presse, ce point symbolique revint. Chacun appréciera. À l’époque de la construction de Versailles, l’empereur d’un Japon riche en or, se faisait construire un pavillon d’été à Kyoto (Katsura-Rikyû) : le luxe suprême du raffinement tenait en quatre modestes maisons de thé. Pour les Japonais, leur prisonnier l’était dans des conditions "normales" - à ce titre, son insistance sur des conditions trop dures leur paraît déplacée, si elle semble naturelle à certains Occidentaux. Cette fois, l’embarras a changé de camp Seulement, c’est déjà beaucoup dans une défense que de décider du terrain sur lequel se joue une affaire. Dans les preuves qu’il présente, bien malin qui sera en mesure de démêler le vrai du faux. Il en va de même de celles que le parquet japonais laissait fuiter au gré d’une procédure ressemblant à un acharnement - c’est en cela que le système nippon défaille, avec la capacité à se mettre dans l’apparence de son tort, de sorte qu’une évasion sert à retourner l’accusation, ce qui est confondant. Cette fois, l’embarras a changé de camp. Lire aussiCarlos Ghosn défendu… par la presse japonaise d’investigation
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Pour en finir avec le jargon et la pédanterie en philosophie (Tue, 28 Jan 2020)
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau viennent de publier "La Phénoménologie des professeurs" (L’Harmattan), préfacé par Michel Onfray, où ils dénoncent la pédanterie jargonneuse du milieu universitaire français et militent pour une philosophie claire, en prise avec le réel. De Montaigne à Bachelard inclus, la philosophie française s’est toujours caractérisée par sa clarté et sa lisibilité : on pouvait ne pas être d’accord avec un philosophe, critiquer ses positions, ses raisonnements ou son argumentation. Mais on pouvait du moins toujours comprendre ce qu’il disait, ce qui est une condition sine qua non pour pouvoir critiquer. À partir des années 1930, avec l’introduction de la pensée de Hegel en France par Victor Cousin et celle du mouvement de la phénoménologie issue de Husserl et de Heidegger, les choses commencent à changer petit à petit. Pour une bonne partie des philosophes français sous occupation intellectuelle allemande, l’illisibilité devient un signe de profondeur : pour paraître intelligent il faut utiliser un langage compliqué pétri de néologismes souvent incompréhensibles, ce que d’aucuns appellent "créer des concepts" (Deleuze). Dans les années 1960-1970, les maîtres du jargon avaient pour noms Lacan, Derrida ou Foucault. Aujourd’hui, ce sont des phénoménologues comme Jean-Luc Marion (de l’Académie Française) ou les disciples de Heidegger en France, comme François Fédier. L’exigence de lisibilité Nous défendons au contraire une exigence de lisibilité en philosophie. Celle-ci procède d’un triple souci : à la fois intellectuel, bien sûr, mais aussi, et c’est lié, éthique et politique. Sur le plan intellectuel, et c’est peut-être là le plus évident, la lisibilité permet de savoir ce qu’on dit et de le communiquer sans ambiguïté, ou avec le moins d’ambiguïté possible, de construire des raisonnements et de savoir clairement de quoi l’on parle. Rendre possible la critique de l’autre, voilà l’éthique de la lisibilité que nous entendons promouvoir. Il y a aussi, dans la lisibilité, une dimension éthique. Le jargon est une sorte de violence exercée sur le lecteur et d’offense permanente visant à le rabaisser, à l’agresser même symboliquement (au sens de la "violence symbolique" dont parle Bourdieu). La lisibilité suppose tout au contraire la prise en compte pédagogique de l’autre et le pari sur son intelligence. La lisibilité n’est certes pas tout : un livre peut être lisible mais intellectuellement médiocre et indigent. La lisibilité peut aussi être une facilité, nous ne le cachons pas. Malgré tout, le texte lisible, même s’il est indigent, médiocre ou faux, s’offre à la réfutation rationnelle de façon ouverte et découverte là où le texte pétri de jargon n’offre, tel un mur d’escalade entièrement lisse, aucun point d’accroche ni d’approche pour une critique. On n’arrive pas à savoir ce que le texte veut dire. Rendre possible la critique de l’autre, donc reconnaître son existence et sortir du solipsisme (il n’y a que moi au monde), voilà l’éthique de la lisibilité que nous entendons promouvoir. Contre les gourous et les sectes Cette éthique débouche logiquement sur une politique. Le jargon suppose la soumission du lecteur, la sidération chamanique de l’auditeur (voir les séminaires de Lacan : quelques intellectuels haut de gamme qui y ont assisté, par exemple Merleau-Ponty et Lévi-Strauss, reconnaissaient eux-mêmes qu’ils n’y comprenaient rien). De plus, le jargon implique, de la part de ceux qui y consentent, une forme de servitude volontaire face aux pressions d’un gourou et d’une tribu. Pour faire carrière, mieux vaut ne pas penser trop haut. Combien d’aspirants professeurs d’université se mentent à eux-mêmes à propos du génie de « maîtres » en réalité médiocres ? Ils apprennent à singer leur style en espérant obtenir un poste privilégié dans telle ou telle institution d’enseignement supérieur. Mais comment pourront-ils encore faire de la philosophie librement et transmettre quelque chose de valable à leurs étudiants s’ils ont dû auparavant renoncer à toute indépendance intellectuelle ? Le malheur est que s’ils renonçaient à ce conformisme, s’ils osaient penser par eux-mêmes, s’ils appliquaient le "Sapere aude" ("Ose te servir de ton propre entendement") de Kant, ils auraient toutes les chances de compromettre leur carrière. Ils oseraient penser sans laisser leur directeur de thèse le faire à leur place. Car ce directeur de thèse est bien souvent un directeur de conscience. Lire aussiMichel Onfray lance son Université populaire nomade : "C'est un outil de résistance" En effet, certaines institutions n’apprécient guère les esprits indépendants. Pour faire carrière, mieux vaut ne pas penser trop haut. Mieux vaut garder pour soi ses idées, c’est-à-dire ne pas penser. Pour en donner l’illusion, on aura recours au jargon qui singe la profondeur et signe l’adhésion à un groupe. Respirer au grand air Le jargon est lié au problème de l'excès de publications en histoire de la philosophie : une statistique édifiante nous apprend ainsi qu’on a écrit plus de livres sur Heidegger depuis sa mort (en 1976) que sur Aristote depuis sa mort (en -322) ! Pour faire carrière, en effet, il faut se spécialiser encore et toujours dans un auteur, en faire sa chasse gardée et en devenir le ventriloque autorisé. Il faut de plus publier beaucoup pour être cité dans des revues de références. L'essentiel n'est pas d'être lu, c'est de noircir du papier. Lorsque nous étions étudiants, un spécialiste de Nietzsche à la Sorbonne nous déclarait fièrement : "Vous savez, il y a certaines subtilités de Par-delà bien et mal qui n’apparaissent qu’à la deux cent cinquantième lecture…" Est-il raisonnable de passer vingt ou trente ans à lire et relire sans cesse le même philosophe ? On dira évidemment qu’on n’a jamais fini de faire le tour d’un grand auteur, qu’il recèle toujours plus de richesses et de nuances que n’en perçoivent les commentateurs. Peut-on vraiment croire qu'on n'a jamais fini de "faire le tour" d’une œuvre ? Car enfin, aucun homme, si génial soit-il, n’a écrit une œuvre infiniment riche ! Le jargon philosophique permet de faire miroiter cette infinité du sens : plus on l’explorerait, plus on en découvrirait l’immensité. Une aubaine pour les paraphraseurs professionnels… Le jargon donne l'illusion de participer à une réalité supérieure. Or, d’un simple point de vue d’hygiène mentale, est-il vraiment raisonnable de s’acharner à paraphraser le moindre petit texte du grand auteur en question ? Si Thomas d’Aquin, Descartes, Heidegger ou tel autre « grand auteur » (ou prétendu tel) revenaient parmi nous, ne seraient-ils pas effarés qu’on dépense une telle énergie pour eux ? Le jargon donne l'illusion de participer à une réalité supérieure : plus on l'emploierait, plus on s’élèverait au-dessus du niveau des simples mortels. Mais le plus souvent il ne s’agit que de sudation intellectuelle en vase clos.
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