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Marianne

Elections européennes : une campagne de gagne-petit (Sat, 25 May 2019)
Les candidats aux élections européennes ont surtout tenté de convaincre leur propre public de ne pas s'abstenir dimanche. Dans cette morne campagne des élections européennes, chaque camp est resté dans son couloir, en ne cherchant à mobiliser que ses sympathisants. Au détriment du débat de fond sur les lourds enjeux du vote de ce dimanche 26 mai. C’est un membre du gouvernement qui, à trois jours des élections européennes du dimanche 26 mai, fait ce constat dépité : « En fait, il n’y a pas de campagne. Ça n’a pas décollé. On parle très peu d’Europe. Sachant qu’il y aura plus de 50% d’abstention, l’enjeu pour nous, c’est que nos sympathisants aillent voter. » La semaine dernière, un responsable de La République en marche nous résumait encore plus clairement (cyniquement ?) la stratégie de la liste macroniste menée par Nathalie Loiseau : « Se dire qu’on va piquer des électeurs ici ou là, ça ne sert à rien. Ce n’est qu’une question de mobilisation de notre électorat. Il y a une seule chose à faire : convaincre les neuf millions d’électeurs d’Emmanuel Macron en 2017 d’aller voter. » Chacun dans son couloir Jordan Bardella ne disait pas vraiment autre chose le 1er mai, dans le TGV qui l’emmenait vers un meeting à Metz : « On doit mobiliser les abstentionnistes. » Dans le collimateur de la tête de liste du Rassemblement national : les électeurs qui ont déjà voté Marine Le Pen par le passé mais se désintéressent du scrutin européen, traditionnellement boudé par les Français. Depuis vingt ans, moins de la moitié d’entre eux daignent se rendre aux urnes pour élire les eurodéputés. Seuls 42,4% des inscrits ont participé aux européennes de 2014, 40,6% à celles de 2009... La triste réalité de cette morne campagne, c’est que les partis en présence semblent avoir pris acte de cette grande déprime électorale. Et en tirent la conclusion qu’il vaut mieux rester dans son couloir et ne parler qu’à son public. « Puisque l’abstention est très forte, les têtes de liste et leur équipe essaient au moins de faire venir aux urnes leur propre électorat en ayant en tête le score qu’ils ont réalisé à la présidentielle, une sorte de cible à atteindre », résume le politologue Jérôme Sainte-Marie dans Le Monde. Lire aussi[Exclusif] Quels programmes pour l'Europe ? Les candidats répondent à notre questionnaire Noyau dur Cette stratégie de gagne-petit n’est pas l’apanage des deux listes favorites que sont LREM et le RN. En désignant François-Xavier Bellamy pour conduire sa liste, le patron des Républicains, Laurent Wauquiez, ciblait clairement le noyau dur de la droite. Avec pour objectif de tenter de reconstituer les 20% d’électeurs de Fillon en 2017, éparpillés façon puzzle. Vendredi, Bellamy a d’ailleurs conclu sa campagne par un rassemblement sur l’avenue de Breteuil, au cœur du très chic VIIe arrondissement de Paris. Un poil caricatural... La France insoumise poursuit la même stratégie, mais peine elle aussi à retrouver les 19,58% de Jean-Luc Mélenchon à la dernière présidentielle. « Je lance un appel à ces sept millions de personnes qui avaient fait le choix de La France insoumise en 2017 », tentait encore la semaine dernière le député Insoumis Adrien Quatennens, sur France 2. C’est presque pire dans le reste de la gauche, où chacun s’emploie à maintenir sa barque à flot plutôt que construire un paquebot commun, malgré des convergences d’idées évidentes. Entre Yannick Jadot (Europe Ecologie-Les Verts), Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique), Ian Brossat (PCF) ou Benoît Hamon (Génération.s), la guerre de chapelles fait plus rage que jamais. En plus de l’abstention, il faut voir là un effet de l’élection proportionnelle à un seul tour, qui dispense de préparer la recherche d’une majorité d’électeurs en vue du second tour. La conséquence, c’est un débat de fond atrophié. Lorsque chaque candidat a renoncé à arpenter d’autres terres que la sienne, il ne sème que dans son champ en se contentant de dérouler son argumentaire. Tant pis pour la fécondité de la confrontation démocratique. Tant pis pour la place de l'Europe dans le monde, la politique industrielle, les questions agricoles ou encore les tensions migratoires, autant de lourds enjeux qui auraient dû être au cœur du vote de dimanche. Lire aussiTest : quel candidat aux élections européennes êtes-vous ?
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Explosion d'un colis piégé à Lyon : Macron évoque une "attaque", le parquet antiterroriste saisi (Fri, 24 May 2019)
L'explosion a eu lieu près de la place Bellecour, au cœur de Lyon. Le sac a été déposé devant une boulangerie, dans une rue piétonne très fréquentée. Un colis piégé a explosé à Lyon ce vendredi 24 mai en fin d'après-midi, sans faire de mort mais en blessant plusieurs personnes. Qualifiée d'"attaque" par Emmanuel Macron, l'explosion a fait l'objet d'une saisie de la section antiterroriste du parquet de Paris. Le secteur a été évacué et bouclé par les forces de l'ordre. Ce sac ou colis, qui contenait des vis, clous ou boulons selon des sources policières, a été déposé devant une boulangerie de la rue Victor Hugo, une rue très commerçante proche de la place Bellecour, au cœur de la ville. Un homme de 30 à 35 ans, circulant à vélo et aperçu à proximité des lieux au moment des faits, est activement recherché par la police, selon une source proche du dossier. "Une petite fille de 8 ans a été blessée" Le dernier bilan fourni par la préfecture fait état de "huit blessés légers". Sept d'entre eux ont été pris en charge par les secours et transportés vers un hôpital voisin sur les quais du Rhône. "Une petite fille de 8 ans a été blessée (...). On est plutôt rassuré puisque visiblement il n'y a pas de blessé grave mais en revanche on a une certitude, c'était un engin explosif", a déclaré sur place Denis Broliquier, maire du 2e arrondissement de la ville, ajoutant que le suspect a pu être filmé par les caméras de vidéosurveillance. "On s'oriente effectivement vers un colis piégé", avait confirmé à l'AFP une porte-parole du parquet de Lyon peu après l'annonce de l'explosion, tandis que le procureur de la République, Nicolas Jacquet, se rendait sur les lieux, comme le préfet de région Pascal Mailhos. La France n'avait plus connu d'attaque au colis piégé depuis décembre 2007, lorsqu'une explosion dans un cabinet d'avocats - dont les raisons sont à ce jour restées inexpliquées - avait fait un mort et un blessé. Lors d'une interview avec un youtubeur à propos de ces élections européennes, en début de soirée, Emmanuel Macron a déclaré qu'il y avait "eu une attaque à Lyon (...) il ne m'appartient pas d'en faire le bilan, mais a priori, aujourd'hui, à ce stade, il n'y a pas de victime. Il y a des blessés, donc je veux avoir évidemment une pensée pour les blessés, leurs familles".
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Interview par Hugo Travers, youtubeur : le choix de la facilité pour Macron (Fri, 24 May 2019)
En réalité dans ses vidéos, Hugo ne décrypte pas grand-chose… A deux jours des élections européennes, Emmanuel Macron a choisi de répondre ce vendredi 24 mai aux questions du youtubeur Hugo Travers, sur sa chaîne YouTube "Hugo Décrypte". Exercice facile pour le chef de l'Etat : cet étudiant de Sciences Po ne se distingue guère par la corrosivité de ses analyses… Emmanuel Macron s'est réservé le dernier mot. Quelques heures avant la clôture officielle de la campagne pour les élections européennes, marquant le début d'une trêve jusqu'au vote de dimanche, le chef de l'Etat donne une dernière interview ce vendredi 24 mai à 18h15. Et il a choisi un cadre inusité pour un président de la République : la chaîne YouTube tenue par un étudiant de Sciences Po, Hugo Travers. Suivi par près de 350.000 abonnés, celui-ci s'est fait connaître par des vidéos pédagogiques, et même parfois simplistes, sur l'actualité. "HugoDecrypte" avait percé au moment de la campagne pour l'élection présidentielle de 2017. "La première chaîne YouTube politique de France", vantait à cette époque dans son magazine maison Blog Press Agency, une agence recrutant des blogueurs ou youtubeurs afin de proposer leurs contenus à des médias. Elle s'est associée avec Hugo Travers fin 2016 pour organiser une série d'interviews de candidats à la primaire de la droite, diffusées sur son compte YouTube. Et de l'aveu même de l'entreprise qui l'avait embauché, Emmanuel Macron n'a pas grand-chose à craindre de son face à face avec l'étudiant. Pour une série de tables rondes réunissant des politiques et des "influenceurs", dont Hugo Travers, l'agence indiquait ainsi avoir "pensé à des profils alliant forte audience", "forte personnalité" mais aussi… "facilité à gérer". "Une cible jeune et pas de journaliste" Une placidité de bon aloi pour un Président en quête des voix des jeunes. "On est à trois jours des élections européennes et l'abstention de notre génération, les 18-34 ans, pourrait atteindre les 70% (...). C'est l'une des raisons qui a poussé Emmanuel Macron à accepter un dialogue avec vous", se réjouit le youtubeur dans sa vidéo de présentation publiée jeudi. "Un événement exceptionnel" qui s'est concrétisé, explique-t-il, après que le président eut accepté "[sa] demande d'interview". La rencontre serait "l'idée du chef de l'Etat", contredit RTL, qui cite "un communicant macroniste" : "Un canal moderne, une audience large, une cible jeune et pas de journaliste. C’est idéal pour que les ‘gamins’ aillent voter dimanche". L'entretien viendra parachever une série de vidéos réalisées par Hugo Travers sur les élections européennes, dont une batterie de présentations des programmes. Des vidéos de quelques minutes, dans lesquelles Hugo… ne décrypte en réalité pas grand-chose, se contentant d'ânonner les déclarations d'intentions des candidats et quelques-unes de leurs promesses. En regardant son épisode sur la liste de La République en marche, on apprend ainsi que la Macronie défend "un certain nombre de mesures censées lutter contre le réchauffement climatique", que sa "préoccupation principale" en matière d'économie est de "taxer les géants du numérique" ou encore, qu'elle veut "davantage protéger les travailleurs". On comprend qu'en la regardant, Emmanuel Macron ait eu envie d'aller terminer lui-même sa propagande sur "HugoDécrypte".
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Normes comptables : le continent caché de l’Europe néolibérale (Fri, 24 May 2019)
Le philosophe Édouard Jourdain revient sur le rôle que jouent les normes comptables au sein de l'Union européenne. Du statut de l’entreprise à l’institution de la dette, la comptabilité renvoie à des enjeux de politique économique qui sont toujours fondamentaux et polémiques. Autrement dit la comptabilité n’est pas un simple instrument technique neutre. Elle est avant tout une représentation de la valeur d’un capital. Il existe donc autant de modèles comptables qu’il existe de représentations du monde et de ce qu’il paraît juste à une société de valoriser. Le tournant majeur dans les normes comptables européennes se décide dans les années 2000 et est mis en œuvre en 2005. Or ce qui est intéressant dans le cas de l’Union européenne, c’est à la fois le contenu des normes adoptées mais aussi le processus d’adoption de ces normes. Les normes comptables deviennent ainsi un exemple paradigmatique de la politique économique néolibérale de l’UE mais aussi de son déni de démocratie, où quelques personnes d’un organisme privé vont décider de ce qui devrait être l’objet de débats et de prises de décisions publiques. Le tournant majeur dans les normes comptables européennes se décide dans les années 2000 et est mis en œuvre en 2005. Il consiste pour toutes les entreprises cotées de l'Union européenne à adopter un seul jeu de normes pour les comptes consolidés. Ce jeu est fabriqué par une petite officine privée basée à Londres, créé en 1973, l’International Accounting Standards Committee (IASC). Ces normes vont avoir une force de loi introduisant la fameuse notion de la juste valeur qui est une valeur de marché. Il faudrait mettre dans les comptes non pas les valeurs historiques (combien m'a coûté d'acheter cette machine, etc) mais la valeur liée à l’offre et la demande. En 1989, déjà, l’IASC s’était dotée d’un cadre conceptuel qui introduit clairement un modèle de gouvernance néolibérale en privilégiant le capitalisme des marchés financiers via les investisseurs. L'alignement avec les États-Unis L’IASC aurait été créée notamment pour contrer la normalisation qui commençait à se faire jour en Europe sous l’impulsion des Français et des Allemands. Bien que ces dernières nationalités aient fait partie du board de l’IASC, les membres appartenaient pour la plupart à des cabinets internationaux proches des intérêts anglo-américains. Tout l’enjeu pour cette organisation consistait alors à obtenir suffisamment de pouvoir, de manière à ce que ses normes soient adoptées. La Commission européenne, dès juin 2000, décide de suivre les normes IASC en matière de comptes consolidés. L’IASB, créée en 2001, prend le relais de l’IASC. Le Board de l’IASB a son siège à Londres et comprend 14 membres, représentants de grands groupes multinationaux et de cabinets d’audit internationaux, dont 12 à temps plein. Il est chargé d’élaborer les normes, si possible avec les normalisateurs internationaux, qui auront pour nom officiel IFRS. Le tournant majeur dans les normes comptables européennes se situe dans les années 2000, mais il est préparé dans les couloirs de la Commission européenne dès novembre 1995. Elle publie alors une communication qui abandonnait tout projet d’harmonisation comptable au vu du trop grand nombre de divergences des États membres : "L’harmonisation comptable : une nouvelle stratégie au regard de l’harmonisation internationale" (COM 95 (508))[1]. L’idée était que les entreprises européennes ayant vocation à lever des capitaux sur les marchés internationaux et à se faire coter sur une place boursière des États-Unis ne satisfaisaient pas aux normes comptables exigées. Le danger était qu’en l’absence de normes européennes, les grandes entreprises adoptent de facto les normes comptables américaines[2]. Le temps politique étant trop long pour satisfaire à ces exigences, il ne restait qu’un recours pour combler ce vide : s’aligner sur les normes de l’IASB dont le travail était déjà reconnu. Cette complexité peut apparaître comme un parcours semé de garde-fous et de filtres pour garantir un examen scrupuleux des normes. Les États de l’Union européenne ne font au demeurant pas partie de l’IASB mais de l’European Financial Reporting Advisory Group (EFRAG), qui a été crée en 2001 afin de jouer le rôle de conseiller technique auprès de la Commission pour la validation des normes de l’IASB par l’Union européenne. Cette validation suit un parcours complexe : la norme de l’IASB reçoit d’abord un avis de l’EFRAG, puis de du SARG (Standards Advice Review Group), qui est un comité indépendant, puis ces avis sont transmis par la Commission à l’ARC (Accounting Regulatory Committee) composé de représentants de vingt-huit États membres, qui s’ils sont d’accord transmettent à leur tour le texte de la norme au Parlement et au Conseil des ministres. Si ces derniers sont en désaccord, le processus est renouvelé. Cette complexité peut apparaître comme un parcours semé de garde-fous et de filtres pour garantir un examen scrupuleux des normes. Des normes politiques En réalité, il n’en est rien. L’EFRAG, dont le rôle pourrait être déterminant dans ce processus, n’est au fond rien de plus qu’une chambre d’enregistrement des normes de l’IASB, qui sont ensuite adoptées par les institutions politiques estimant que le filtre de l’organe compétent a fait son travail. Françoise Flores, présidente de l’EFRAG en 2013, résumait ainsi le passage de l’Europe aux normes IFRS : "L’Europe a fait le choix des IFRS il y a 10 ans, un changement qui a entraîné une double perte de souveraineté dans l’établissement des normes comptables pour la France, la compétence d’adoption des normes comptables applicables aux groupes côtés étant transférée du niveau national au niveau européen, le développement des dites normes étant confié à un organisme privé indépendant, l’IASB. Une double perte de souveraineté, ce n’est plus un changement, c’est une révolution.[3]" Cette révolution liée à ce double abandon de souveraineté donne alors lieu à une nouvelle conception de l’ "intérêt général" : "l’intérêt général se définit par égard à ce contexte : la normalisation comptable doit permettre de mieux éclairer les décisions des investisseurs et aider à abaisser le coût du capital.[4]" L’Union européenne peut accepter tout ou partie d’une norme mais n’a pas le pouvoir d’en modifier le contenu, réservé exclusivement à l’IASB. Si elle refuse une norme, alors la transaction économique concernée ne sera pas règlementée. Le cas de la normalisation comptable est exceptionnel dans la mesure où les structures privées, qui en sont à l’initiative, échappent totalement au contrôle communautaire et plus largement au contrôle démocratique. Au terme de ce processus de normalisation comptable, se pose in fine la question politique : l’IASB a intérêt à faire profil bas en affirmant que c’est l’Union européenne qui détient en dernière instance le pouvoir de normalisation, et l’Union européenne a intérêt à minimiser le rôle de l’IASB pour montrer qu’elle a toujours le contrôle. Dès lors la véritable question, qui est éminemment politique, est : à quoi tenons-nous ? Dans la plupart des travaux concernant l’intérêt social, le droit comptable est absent alors qu’il est au cœur de l’entreprise. Il serait donc utopique de vouloir réformer le droit des sociétés sans toucher au droit comptable, ce qui suppose de redéfinir les concepts de capital et de profit (qui implique notamment de rrecevoir juridiquement la notion de propriété). Depuis le XIIIe siècle, c’est le capital financier qui a été valorisé dans toutes les comptabilités alors que les économistes classiques admettent eux-mêmes que trois capitaux sont indispensables pour la bonne marche de l’économie : le capital naturel, humain et financier. Il serait donc logique d’intégrer ces trois capitaux à égalité dans les normes comptables. Pour changer le système des normes comptables, il s’agit notamment d’intégrer le capital naturel et le capital humain au passif du bilan (comme l’est actuellement le capital financier qui est ainsi mieux protégé que les deux autres) et mesurer leur dégradation, ainsi que de constituer un contrôle démocratique des normes comptables. Le véritable enjeu est la possibilité d’un arbitrage en commun. Dès lors la véritable question, qui est éminemment politique, est : à quoi tenons-nous ? [1]On trouve à l’adresse suivante http://europa.eu.int/comm/internal_market/accounti... de très nombreux textes européens sur la question comptable dont la communication de 1995. [2]En 1994, sur 40 groupes français, 10 établissaient leurs comptes consolidés sur les normes américaines. [3] Françoise Flores, Présidente de l’EFRAG, Gestion et finances publiques n°6, juin 2013, p.16. [4]Ibid., p.17.
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Chasse à l'éléphant : pourquoi il faut écouter le Botswana avant de lui tomber dessus (Fri, 24 May 2019)
Le gouvernement du Botswana a fixé un quota de 400 individus chassés par an. La décision du gouvernement du Botswana de lever en partie l'interdiction de la chasse à l'éléphant a été largement dénoncée en Occident comme un crime. Les donneurs de leçon oubliant que ce pays d'Afrique australe est un modèle de la préservation des éléphants, à telle enseigne que ceux-ci sont désormais trop nombreux sur son territoire. Les Botswanais expliquent-ils aux pays occidentaux comment réguler leurs populations de sangliers ? Eh bien non, mais les Occidentaux, eux, ne se gênent pas pour tancer Gaborone au sujet de ses éléphants. Ce mercredi 22 mai, l'annonce par le gouvernement de cet Etat d'Afrique australe d'une levée de son moratoire sur la chasse à l'éléphant, cinq ans après son instauration, en 2014, a ainsi provoqué un tollé sur les Internet des pays du Nord. "Une décision que la Fondation 30 millions d'amis condamne", a par exemple tweeté l'association française de défense des animaux, tandis que l'ONG Humane Society International décrétait : "Reprendre la chasse des éléphants suscite des questions morales et va à l'encontre de tous les efforts internationaux pour protéger ces géants". Même l'animatrice américaine Ellen DeGeneres y a trouvé son tweet à redire, lançant directement cet avertissement au chef de l'Etat botswanais : "Président Masisi, pour chaque personne qui veut tuer des éléphants, il y en a des millions qui veulent qu'ils soient protégés. Nous regardons". President Masisi, for every person who wants to kill elephants, there are millions who want them protected. We’re watching. #BeKindToElephants @OfficialMasisi https://t.co/iTSAYXvrfM — Ellen DeGeneres (@TheEllenShow) May 22, 2019 Le Botswana, premier sur l'éléphant Des réactions pétries de bonnes intentions mais qui n'en restent pas moins trempées dans un occidentalocentrisme sacrément condescendant. Car le Botswana est non seulement un Etat souverain mais qui plus est un modèle de démocratie ainsi que, sur le plan environnemental, de… préservation de l'éléphant. "On parle du pays qui a pris les mesures les plus radicales pour préserver la faune, qui a consacré une partie de sa force armée à lutter contre le braconnage", rappelle pour Marianne Niels Labuzan, auteur d'un roman consacré au sujet, Ivoire. Qui appelle à examiner les ressorts de la décision du Botswana avant que de lui faire la morale : "Il faut mettre la décision en perspective et ne pas donner de leçons". Mettre les choses en perspective permettrait en effet de se rappeler - ou de découvrir - que le Botswana abrite ni plus ni moins que la plus importante population d'éléphants en Afrique - et donc au monde -, avec au moins 135.000 têtes dénombrées au dernier recensement de 2015. Une autre échelle que les 40 ours et 400 loups laborieusement conservés par la France dans ses montages… Et le fruit non d'un hasard mais d'une politique de préservation efficace de l'espèce classée menacée d'extinction depuis 1989. Là encore, le pays fait figure d'exemple puisque tandis que le nombre d’éléphants a chuté de 15% ces 10 dernières années en Afrique, il a… triplé en 30 ans au Botswana ! Si bien que, comme le rappelle Le Figaro, 31,7% de la population totale d'éléphants en Afrique - 415.000 selon WWF - s'y concentre sur une surface équivalente à 7,3% du territoire total des pachydermes sur le continent. 200 Botswanais morts en 5 ans Une réussite qui, dans un pays qui compte par ailleurs 2,2 millions d'habitants, n'est pas sans poser quelques problèmes de cohabitation. Sur le territoire botswanais, grand comme la France métropolitaine mais occupé à 80% par le désert du Kalahari, les éléphants cherchent, comme les humains, l'eau, tellement précieuse dans le pays qu'elle lui a donné sa devise : "Pula" (pluie). Sur une vaste partie nord du pays, les éléphants, contraints à de longues migrations pour satisfaire leurs besoins en eau et en nourriture, circulent librement. Une zone de conservation de 500.000 km2, la KaZa (Kavango-Zambèze) a en outre été instaurée en 2011 à cheval avec les pays voisins : l’Angola, la Namibie et la Zambie. "Comme les éléphants sont de plus en plus nombreux, ils se dispersent vers le sud, ils rencontrent des communautés qui ne sont pas coutumières du comportement de ces animaux", explique, dans une vidéo relayée par le gouvernement face à la polémique, le docteur Mmadi Reuben, officier vétérinaire principal. Au terme d'une période d'étude environnementale et de consultation des populations locales, le Comité de l'interdiction de la chasse et du dialogue social botswanais a ainsi constaté "une augmentation du nombre et de l'intensité des conflits entre humains et éléphants". "Il y a des problèmes de cohabitation énormes, en bordure du parc national de Chobe et près de la rivière du même nom", nous confirme Niel Labuzan. MEDIA INVITATION |The Ministry of Environment, Natural Resources Conservation and Tourism wishes to inform the public that following extensive consultations with all stakeholders, the Government of Botswana has taken a decision to lift the hunting suspension. pic.twitter.com/u3ODVtcOdQ — Botswana Government (@BWGovernment) May 23, 2019 Le Guardian rappelle ainsi qu'environ 200 Botswanais ont été tués par des éléphants ces cinq dernières années. Ce qui n'est pas le seul problème causé par le pachyderme : pour les agriculteurs, le passage de troupeaux d'animaux de six tonnes signifie souvent la dévastation de leurs cultures. "La présence d'éléphants a également augmenté le nombre de prédateurs, qui causent eux-mêmes de nombreux dommages, tuant le bétail en grand nombre", relève également le comité. Enfin, Mmadi Reuben explique que la surpopulation d'éléphants fait courir un risque au reste de l'écosystème local : "Il faut bien comprendre que pour un écosystème donné, il y a une capacité de population raisonnable au-delà de laquelle la population d'éléphants a un impact négatif, notamment sur la végétation". Pour gérer les hardes, le gouvernement a tenté d'autres solutions, ouvrant des corridors et installant des barrières électriques – de manière limitée, étant donné le coût de ce matériel – afin de tenir les pachydermes éloignés des populations avec lesquelles ils pourraient entrer en conflit. "Le département de la vie sauvage a creusé des points d'eau dans des zones protégées, ce qui a permis d'attirer les éléphants", complète le docteur Reuben. La levée de l'interdiction de la chasse apparaît donc comme un ultime recours. Moins de 400 éléphants par an En vain face au concert de condamnations venues de l'Occident, le gouvernement botswanais a souligné qu'il ne s'agissait évidemment pas d'ouvrir une chasse folle à l'animal protégé : "Le ministère voudrait souligner qu'il travaillera avec les parties prenantes pour assurer que le rétablissement de la chasse se fasse de manière éthique et ordonnée, en accord avec la loi de conservation de la vie sauvage et le règlement de conservation de la vie sauvage". Et de préciser que le prélèvement sera encadré : "Moins de 400 éléphants pourront être tués chaque année en vertu de permis accordés par les autorités". A qui seront délivrés ces permis de chasse ? "La moitié des permis de chasse seront délivrés à des communautés locales, dans des zones strictement définies", l'autre moitié seront des permis commerciaux destinés aux touristes, vendus une dizaine de milliers d'euros, dont une partie sera réinvestie dans la préservation de l'environnement. "Normalement, ils ciblent des mâles en fin de vie, pas une mère qui conduit toute une harde, il ne s'agit pas de déstabiliser toute une population", complète Niels Labuzan. Au Botswana, d'aucuns soulèvent néanmoins une éventuelle arrière-pensée politique à la levée partielle de l'interdiction. A cinq mois des prochaines élections législatives, les députés du parti au pouvoir (le BDP) prennent en effet là une mesure populaire auprès des agriculteurs et éleveurs du nord du pays, en première ligne face aux éléphants. Et, bien que les deux hommes soient issus du même camp, le nouveau président Mokgweetsi Masisi (en fonctions depuis 2018) n'est pas réputé entretenir une fibre écologiste aussi forte que son prédécesseur, Ian Khama. Ce dernier assumait une position radicale dans la lutte contre le braconnage, résumé par la règle donnée aux unités de l'armée chargées de la protection des parcs naturels : "Shoot to kill" (Tirez pour tuer). "La préservation fait partie de notre ADN au Botswana (...), notre responsabilité en matière de préservation (de la faune) n'a pas changé", a rétorqué à l'AFP le ministre de l'Environnement, Kitso Mokaila. De fait, une régression dans la protection de sa faune paraîtrait un bien mauvais calcul pour le Botswana, qui tire de son image de sanctuaire naturel écoresponsable de larges profits dans le tourisme haut de gamme. En 2017, le tourisme constituait ainsi 4,5% de son PIB, et un emploi sur dix dans le pays. Les 130.000 éléphants du Botswana peuvent donc continuer à dormir sur leurs deux oreilles : tant que les touristes ne suivent pas d'inconséquents appels au boycott lancés depuis l'Occident après le tweet d'Ellen DeGeneres, ils sont une précieuse poule aux œufs d'or. Lire aussiBiodiversité : "Alerter sur la crise d’extinction, c’est par définition s’inquiéter pour l’homme
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